Nouvelle · Hiver · Lecture · 8 min
Mourir philosophiquement
Un miroir terne, un sphinx doré, un écrivain devenu ombre : le portrait d'un succès qui n'a rien sauvé.
Un miroir terne, au gros cadre marron, riche et vétuste, est suspendu au-dessus de la cheminée. La cheminée est ancienne, elle est de marbre noir. Sur la surface lisse en pierre, la poussière. Sur la poussière, la statuette dorée d'un sphinx, elle aussi ternie par le temps. Le triste miroir reflète l'ensemble de la salle à l'arrière de la statuette, qui, étant la plus proche de la glace, trône tel un géant sur le reste de l'espace reflété. Les rideaux d'un tissu lourd sont tirés, ne laissant passer qu'un fin rayon de lumière, suffisant pour plonger la pièce dans un énigmatique état sans heure ni temps. Au milieu du salon, sur le tapis épais à la forme indéfinie, la table basse. Un amas de livres la recouvre entièrement. Les livres sont tous des exemplaires d'un même ouvrage, un certain thriller intitulé « Mourir philosophiquement ». L'auteur est aussi le maître de ces lieux. Une ombre, la sienne, se dessine à peine sur le canapé, devant le miroir. Une ombre, ce n'est plus un homme. Avant, ici, il y avait une femme, sa présence lointaine se retrouve encore dans les petits détails doux et féminins qui composent l'appartement : une vieille carte postale par-ci, des fleurs séchées par-là, le sphinx en porcelaine, lui aussi, témoigne de celle qui a dû partir un jour.
Maintenant il est reconnu, il est célèbre. Mais est-il gai ? Non. Il ne reste de lui qu'une ombre, diaphane et presque imperceptible. L'air s'alourdit de plus en plus, il est pesant, insupportable. Trop. Enfin, soudainement, tout le calme visqueux de la pièce se brise, entraîné dans un mouvement fort et incontrôlable : le livre capturé par les mains de l'ombre les quitte aussitôt pour effectuer son premier vol, impétueux, rapide… avec un bruit sourd, mais trop fort dans cet espace habitué au silence, le livre cogne à la surface du miroir en l'explosant. Ses copies partageront sa funeste destinée, l'une après l'autre… Le sphinx en porcelaine doré ne supporte plus la pression et craque à son tour, emporté avec le mélange de verre et de feuilles de papier… Le monde s'effondre, le monde est rompu en petits morceaux. L'ombre s'approche, s'agenouille devant le tas asymétrique des restes de la statuette, mêlés au verre. Il retrouve une patte, se coupe à ses bouts tranchants, mais n'y prête pas attention, continuant à masser la relique entre ses doigts, comme s'il essayait de transmettre à la porcelaine une partie de sa propre chaleur. Dans les reflets du miroir brisé, son visage saisi par les multiples éclats est recréé à une sorte de monstre dont l'expression est difficile à distinguer… Est-il désespéré ou sarcastique ?
La lettre — une fois par saison
Un texte inédit, une œuvre en cours, rien d'autre.
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