Nouvelle · Été · Lecture · 12 min

La vie au plus-que-parfait

Elle voulait qu'il soit plus humain. Il le fut, un peu trop.

— Tu m'aimeras donc jamais moins ?! cria-t-elle. — Jamais… je veux dire, toujours, je t'aimerai toujours autant… j'en suis désolé… Au petit matin déjà, elle commença par lui balancer des oreillers à la tête. À midi elle continua avec les feuilles de salade, les tomates, les toasts et puis elle acheva la journée en brisant la vaisselle familiale. Lui resta silencieux. Il ne pensait qu'à une chose : « Quel désordre, quel désordre ! » Dès qu'elle sortait de la pièce, il essayait de ranger. Il mit les oreillers à leur place, il ramassa et lava les feuilles de salade, les tomates et les toasts, il jeta les assiettes cassées à la poubelle. Il avait peur qu'elle se blesse. Elle marche toujours pieds nus, répétait-il à mi-voix en nettoyant soigneusement le sol de tous les éclats de porcelaine. Elle entra dans la pièce, vêtue de son manteau, la valise à la main. Furieuse de le trouver aux tâches ménagères, alors qu'elle faisait tout son possible pour le mettre en colère, elle hurla : — Bon sang ! Tu me dégoûtes ! Elle plongea vers la sortie. Il se redressa d'un coup. Il attrapa sa main, la serra avec force, pour la première fois. Son visage s'assombrit, son regard devint ferme et résolu. — J'ai une autre femme. Je l'aime aussi. Je l'aimerai toujours. Vous êtes deux. Voilà.

Désorientée, elle se laissa choir sur la chaise. — Comment ça ? De quoi parles-tu ? Quelle femme ? — Vois-tu, là où je travaille, en banlieue, j'ai une maison avec elle. — Une maison ? Avec une autre femme ? — Un pavillon. Un jardin. Une piscine. Et un bébé. Il a six mois. — Une autre femme et un enfant ?... — Oui, elle en désirait tant. Et, moi, je fais tout ce que je peux. Pour elle aussi… — C'est impossible, tu délires ! Il prit sa mallette et sortit des photos, les photos d'une famille parfaite et heureuse : papa, maman et leur bébé. Elle pleura. Lui raconta toute l'histoire, depuis le début. Il conclut : — J'aime deux femmes, c'est ainsi, je n'y peux rien. — Et tu ne comptes pas la quitter. — … — Salaud ! Elle voulut le frapper, mais il arrêta ses mains. Puis l'attrapa par les bras et la serra contre sa poitrine. Elle céda. La tête d'une femme retrouva son épaule forte. Elle pleura encore. — Je sais que tu m'aimes et je te laisse le temps de réfléchir. Il se leva et sortit. La promenade fut longue, interminable. En rentrant, il marqua une pause devant la porte. Un brin inquiet. Les clés tournèrent déverrouillant l'entrée. Il parcourut le salon des yeux, sa valise n'était plus là. Il avança vers la chambre. La pièce baignait dans la douce lueur de la lampe de chevet. Elle était là, endormie. Une petite fille sans défense, sans force après une journée pleine d'émotion. Une femme, une lionne, prête à se battre pour garder son imparfait mari trop parfait. Il sourit « À la guerre comme à la guerre… » et éteignit la lumière.

La lettre — une fois par saison

Un texte inédit, une œuvre en cours, rien d'autre.

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